Charles Foster Kane, l’arlésienne

Le concept de l’arlésienne au cinéma au travers de l’exemple Citizen Kane d’Orlon Welles, Par Théo Cazau


Le terme «d’arlésienne» est utilisé au théâtre pour désigner le personnage qui ne se montre pas, celui dont on parle mais qui n’apparaît jamais sur scène. Par extension, l’alésienne renvoie à celui qui n’existe dans l’œuvre (qu’elle soit littéraire ou cinématographique) qu’au travers du témoignage des autres personnages. C’est cette idée que je reprends pour mettre en exergue le fil rouge du célèbre film d’Orson WellesCitizen Kane, à savoir que Charles Foster Kane tire toute sa force de sa qualité d’arlésienne. En effet, je vais m’efforcer tout au long de cet article de montrer en quoi ce personnage n’existe pas autrement que par les points de vue de ses différents témoins.

La vie de Kane est une véritable zone d’ombre traversée par un grand nombre de témoignages. Kane est un homme médiatique, qui dépend entièrement de l’opinion des gens qui l’entourent à tel point que sa vie semble en dépendre. Tout au long du film, Orson Welles donne une grande importance au cadre spatio-temporel de ses scènes. Quand le récit débute, car Kane est avant tout un récit, l’espace et le temps sont établis de manière claire et précise. Nous sommes en tel lieu à telle date, au moment où par exemple le peuple américain sombre dans la crise économique de 1929. Kane est alors le personnage d’un monde défini, l’acteur d’une intrigue installée dans un cadre spatio-temporel précis. Mais, et c’est sur cela qu’il faut insister, c’est également le passage de sa vie qui est relaté par un grand nombre de personnes. Beaucoup de monde l’ont vu en ce temps et sont prêts à en parler. Tous en parlent et veulent en parler. Néanmoins la progression du film est telle qu’au fur et à mesure que les témoins de sa vie se font rares, la personnalité de Kane se délite. En témoignent l’espace qui se perd dans l’inconnu (l’exotisme), la distance et la démesure, et le temps qui s’épaissit, s’étend, devient vague et abscons. Au point d’en finir à la fin de sa vie, quand plus personne n’est là pour raconter ce qui se passe, sur un monde torturé, illusoire et fantastique (le reflet d’une boule de Noël, un homme dupliqué par des miroirs, des paroles aux échos infinis). De plus, la totalité du film de Welles met l’accent sur les transitions et leur originalité (notamment sur l’utilisation des fondues parfois étonnante). Ces dernières sont là pour essayer de redéfinir une chronologie ou une logique dans les changements de lieu. Ils mettent bout à bout les récits divers et variés, les font corroborer. Mais en réalité, l’impression est tout autre, ils insistent au contraire sur le caractère fluctuent et transitoire du film. Ils en font un véritable artifice.

Par conséquent, au travers son cadre spatio-temporel et les transitions du film, le personnage de Kane ne semble exister que par l’intermédiaire de ce qui est raconté. Il est celui dont on parle, sans être un homme d’action car privé d’une véritable intrigue fictionnelle. Enfin, Kane est l’arlésienne du film et c’est ce qui fait toute sa force. Citizen Kane est l’histoire d’un homme qui n’a pas su exister en dehors du point de vue des autres, probablement parce qu’il a fait de ce dernier le pivot de son comportement (sa mégalomanie notamment, sa haine des autres est avant tout fondée sur une dépendance vis-à-vis des autres).

Citizen Kane est l’histoire d’un homme qui n’a pas su exister en dehors du point de vue des autres

Un dernier élément, peut-être le plus important, est la fameuse énigme de «Rosebud» (littéralement «bouton de rose») qui selon toute vraisemblance est la clé de voûte de toute la compréhension du film. Encore une fois, le coup de génie de Welles est d’avoir tout fait tourner autour de ce simple mot. Car, comme la réponse donnée à la fin du film le montre, «rosebud» ne renvoie à rien du tout, à une luge qu’il avait étant petit et avec laquelle il jouait avant d’être mis entre les mains d’un banquier. L’expression ne fait pas référence à quelque chose que Kane aurait perdu, mais davantage à quelque chose qui ne se serait pas passé. Entendons-nous, passé dans le film, quelque chose qui ne serait pas apparu au cours du film, autrement dit qui n’était pas connu des autres. C’est ce quelque chose qui manquait à Kane, ce que les autres ne connaitront pour ainsi dire jamais, car rien ne s’est passé si ce n’est en dehors de la portée de notre connaissance.

Théo Cazau

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