Interstellar, de Christopher Nolan

Edouard d’Espalungue n’a pas aimé Interstellar, le dernier film de Christopher Nolan, il explique pourquoi:


Le nouveau film de Christopher Nolan est, d’un point de vue cinématographique, un échec. Expliquons ici pourquoi. Le réalisateur nous avait pourtant auparavant servi d’excellentes productions comme Le prestige (2006) avec Christian Bale ou Inception (2010) avec Léonardo Dicaprio. La prouesse que réalisait à chaque fois Nolan consistait à allier une véritable intrigue, complexe, avec des rebondissements et des indices, exigeant ainsi du spectateur une vraie concentration, une attention soutenue aux détails durant tout le film, et une «surface» grand public : beaucoup d’effets spéciaux, des scènes très esthétisées, et de moyens de productions conséquents rendaient l’image assez vive et colorée pour attirer un large public.

On sentait déjà poindre dans ses dernières réalisations (nous n’aborderons pas la trilogie Batman dont la pauvreté du scénario avorte toute tentative d’expression artistique) une tendance à présenter des histoires plus que des films. De nombreuses actions, dans des lieux très différents, qui se prêtent à l’exercice de l’écriture. La description de l’atmosphère, des personnages et des actions réalisées nécessitent du temps. Et c’est cette ambition que porte Nolan : nous décrire en un minimum de temps des scènes qui exigent au contraire de longs travellings, des focus sur l’expression des visages et des transitions douces.

Nolan a cette volonté affirmée de décrire ce qu’on pourrait définir comme «des scènes de romans narrées sur plusieurs pages» en quelques secondes. Ce sur quoi il se risquait hier échoue aujourd’hui. Le tempo du film est beaucoup trop rapide et inadapté à cette ambitieuse fresque que constitue le départ de l’Homme pour une autre planète. Reconnaissons que le format, propre au cinéma, qui consiste, en règle générale, à produire un film entre 1h30 et 2h30 limite un souhait louable de la part de Nolan : rendre compte d’histoires très riches en rebondissements et en étapes (surtout sur les plans temporels et géographiques).

Le réalisateur d’Interstellar avait par le passé plusieurs fois failli manquer à cette cohérence. D’une part des scénarios exigeants une multitude de poses de la part des acteurs les emmenant dans des situations extrêmement différentes (Le Prestige et Inception par exemple combinent des lieux et des temps tellement distendues qu’on peut légitimement y voir une marque  d’un  Nolan «explorateur») ; d’autre part un format propre au 7e art qui empêche le réalisateur de coupler toutes les étapes d’une longue histoire en un seul film, à moins d’un Ivan le terrible (1944), de Sergueï Eisenstein.

Et de fait, les différents actes du film se suivent sans transition. D’abord une longue introduction dont certaines scènes ne servent pas l’intrigue de l’histoire : la scène du drone, la réunion avec la directrice de l’école, le phénomène de la poussière sont strictement inutiles et on aurait préféré quelques plans des enfants avec leur père, en pleine nuit, au milieu des champs,  contemplant un ciel qu’il le leur expliquerait. La longueur de cette première partie qu’on pourrait appeler «une famille de cultivateurs» n’amène en rien la suite de l’histoire et tient plus d’un remake de Signes (2002). Seuls les phénomènes étranges avec les livres de la bibliothèque de Murphy Cooper et un focus sur la relation père (Matthew McConaughey) -fille (Mackenzie Foy) auraient dû être gardés.

Puis, et c’est là où le principe d’homogénéité commence à faire défaut, la transition entre la demande du professeur John Brand (Michael Caine) et la réponse positive du héros Joseph Cooper de partir dans l’espace sauver la planète ne fait l’objet d’aucune introspection, interrogation, sur le pourquoi d’un destin aussi fabuleux. Au lieu de ça, le héros (Matthew McConaughey) se décide en moins d’une minute, embrasse sa fille, prend son fils dans ses bras, dit au revoir au grand-père et file dans son pickup direction la base secrète de la Nasa.

Là encore, on aurait aimé un semblant de préparation afin que le spectateur puisse entrer réellement dans le film et accompagner les astronautes dans leur quête spatiale. On est forcé de se figurer brutalement un Joseph Cooper tapotant les écrans d’une navette spatiale alors qu’il n’est censé ne rien connaître à ces outils ! C’est en fait à une accélération imprévue de l’histoire que nous assistons, voulue par Nolan afin de boucler toutes les jolies scènes de son histoire, mais au prix  d’un manque de fluidité évident. On a «la scène des cultivateurs» puis, directement, «le héros dans l’espace», point.

Et cela continuera avec l’acte du «Dr Mann», ne servant également en rien l’intrigue, et qui est véritablement sauvé par un excellent Matt Damon nous donnant envie de croire à cette leçon sur la faiblesse humaine, et ses conséquences. Mais d’un point de vue cinématographique, il n’y a aucun intérêt. Encore une fois, on est forcé de constater que ce qui aurait pu être une scène majeure du film, avec une explication plus poussé sur le principe de gravité et son impact sur la destin de l’humanité, est en fait rapidement éludé. Les héros arrivent sur la planète, affrontent un Dr Mann, repartent.

Au lieu de se servir du thème du traître (trop récurrent dans ce genre de film) pour justifier un non-retour vers la terre, il aurait été plus intéressant de développer le thème de l’amour qui n’est pas assez représenté dans le film. Les grandes épopées méritent une belle fin. Ici elle est tiède, simplement celle d’un homme qui, après avoir sauvé l’univers, verra sa fille mourir de vieillesse avant de partir rejoindre le dernier membre vivant de l’équipage sur une autre planète.

Les précédents films de Christopher Nolan évitaient de justesse la sensation du film décousu, grâce aux flash-back et à des indices semés durant le film permettant au spectateur de se figurer une certaine continuité et pas seulement une accumulation d’actes comme au théâtre. Soulignons enfin le piètre choix de Matthew McConaughey dont le visage de play-boy est en totale contradiction avec la maturité et le sérieux requis pour jouer un tel rôle. Russel Crowe ou Ed Harris, avec leur épaisseur, auraient été préférable. Cette fois, Nolan  a échoué à rendre un film continu, homogène et on lui préférera, de loin, L’étoffe des héros de Philip Kaufman (1983).

Edouard d’Espalungue

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